Cecilia Rojas est une femme en colère. Cette résidente du village panaméen de Coclesito veut son argent, tout de suite.

Cela fera bientôt 3 ans qu’elle ne travaille plus à la mine d’or de Molejón près de Coclesito, où elle a œuvré comme couturière, cuisinière et femme de ménage. Mais elle insiste : plusieurs mois de salaire ne lui ont toujours pas été versés.

La somme s’élève à 6 000 $ US, selon ses dires, ce qui représente une petite fortune pour une ouvrière dans un pays d’Amérique centrale où le salaire moyen n’atteint pas 700 $ US par mois.

La mine d’or de Molejón fut un projet éphémère mené par Petaquilla Gold, filiale en propriété exclusive de la compagnie Petaquilla Minerals Ltd, basée à Vancouver. Elle a été fermée en 2013 dans un contexte de chute du prix de l’or et de hausse de celui des carburants, puis complètement abandonnée en 2015, laissant sur place un tas de gravats et de machinerie rouillée.

C’était la dernière année où Cecilia Rojas, femme costaud dans la quarantaine, y a travaillé. Elle dit ne pas être la seule à avoir vécu cette histoire.

« Quand la mine a démarré, tout allait bien, ils embauchaient n’importe qui », explique-t-elle devant sa petite maison blanche près de la rivière Coclesito. « Mais les banques aussi sont venues, pour nous proposer des emprunts. Maintenant, nous n’avons plus d’emploi, mais nous avons des dettes. »

Son cas n’est qu’un flocon dans une avalanche de plaintes visant les compagnies minières canadiennes opérant partout sur la planète. De nombreuses voix réclament un nouvel ombudsman, capable de sévir contre le secteur extractif depuis Ottawa. Le gouvernement Trudeau s’est engagé à créer ce défenseur des droits de la personne lors de la campagne de 2015, et a confirmé qu’il ferait une annonce le mercredi.

Mais on ne sait pas encore de quel pouvoir d’enquête sera doté cet ombudsman.

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Les vestiges rouillés de la mine d’or canadienne de Molejón au Panama, à 120 km à vol d’oiseau à l’est de la capitale Panama, en juillet 2017. La mine a cessé ses opérations en 2013 après plusieurs pertes financières. Photo : Rémy Bourdillon

Ni argent, ni réponses

À Coclesito, village d’environ 2 000 habitants situé à de 200 km de route à l’est de la capitale Panama, les histoires d’anciens travailleurs miniers en attente de leur dû ne manquent pas. D’après le ministère panaméen du Travail, ce sont 11 millions $ US en salaires et en avantages que Petaquilla Gold n’a pas payés à près de 600 employés depuis que la mine a cessé ses opérations.

« Des camarades ont perdu leur voiture, leur maison, voire leur épouse », affirme Eric de León, secrétaire général du syndicat panaméen des mineurs (SITMAP), dans son bureau de Panama. « Quand quelqu’un rencontre des problèmes financiers, son foyer est la première chose affectée. »

En lançant sa production commerciale en 2010, la mine d’or de Molejón a apporté la promesse d’emplois et de prospérité pour Coclesito. Mais elle s’est rapidement retrouvée enlisée dans des problèmes financiers et environnementaux, dont beaucoup persistent aujourd’hui.

Avant même que la mine commence à opérer, l’autorité environnementale du Panama (ANAM) a imposé à Petaquilla Gold une amende de près de 2 millions $ US pour dégradation environnementale, suite à la perte d’environ 80 % du couvert forestier de la zone — l’amende a ensuite été annulée par la Cour Suprême du Panama. Plus tard, l’ANAM a déterminé que les parcs à résidus de Molejón (où sont stockées les eaux usées) présentaient des niveaux de cyanure, mercure et autres métaux lourds plus élevés que les normes acceptées.

« Quand les parcs à résidus débordaient, les poissons mouraient dans les ruisseaux en aval », se souvient Mme Rojas, qui a travaillé 8 ans à Molejón. « Mais on se taisait, pour garder notre emploi. »

Petaquilla Gold a d’abord nié avoir contaminé le réseau hydrographique local avec du cyanure, mais l’ANAM a détecté la présence de sédiments miniers dans les ruisseaux à proximité du projet. Joint par téléphone, le porte-parole de la compagnie, Jorge Obón, a accepté la demande d’entrevue de l’Observateur national, mais n’a plus répondu aux appels suivants pour organiser un rendez-vous à Panama.

Le site web de Petaquilla Gold n’est plus en fonction, mais la compagnie assure toujours une maintenance de base du site, via une petite équipe de gardiens de sécurité. En avril 2017, le ministère du Travail du Panama a pris ces employés en flagrant délit d’extraction illégale d’or sans mesures adéquates de sécurité — le porte-parole, M. Obón, a réfuté ces accusations dans la presse locale.

L’ANAM a depuis été remplacé par un nouveau ministère de l’Environnement portant le nom de Miambiente, mais ce dernier n’a pu être joint pour commenter la situation.

Qu’est devenue la compagnie canadienne ?

Pendant ce temps, la compagnie mère canadienne, Petaquilla Minerals Ltd, est portée disparue. Elle a été exclue de la Bourse de Toronto en mars 2015 pour ne pas avoir rempli ses états financiers à temps, alors qu’elle faisait face à une poursuite d’un million $ d’un cabinet d’avocats canadien pour des honoraires impayés.

Le site web de la compagnie basée à Vancouver est en construction. Le numéro de téléphone et le courriel fournis sur la base de données SEDAR ne sont plus en service.

Invité via un message Facebook à commenter la situation, Richard Fifer, PDG de Petaquilla Minerals, n’a pas répondu. Il est accusé par la justice panaméenne d’avoir détourné les contributions des employés de Petaquilla Gold au fonds de sécurité sociale du gouvernement, à hauteur de 3,1 millions $ US, et d’avoir fait la même chose par le biais d’une seconde compagnie, Panama Desarollo Infraestructura, SA, pour 3,3 millions $ US cette fois-ci.

Son procès est programmé au 2 avril 2018, et il n’est pas autorisé à sortir du pays.

Ancien gouverneur provincial au Panama, d’ascendance panaméenne et américaine, M. Fifer a été arrêté en Colombie en février 2016 avec l’aide d’Interpol. Sa contribution était requise dans le cadre d’une enquête pour fraude au détriment d’une autre compagnie canadienne, Gold Dragon Capital Management​. Aucune accusation n’a été portée pour l’instant.

Pendant que Richard Fifer attend son jugement, des centaines d’ex-employés comme Cecilia Rojas espèrent encore être payés. La saison pluvieuse, s’étendant généralement jusqu’à la fin décembre, amplifie leur inquiétude envers la mine : les risques de débordement d’eaux usées sont alors accrus.

Glenn Miller, professeur de ressources naturelles et sciences environnementales à l’Université du Nevada, classe la mine fantôme Molejón parmi « les mines les plus mal réglementées » qu’il n’ait jamais vues. Le fait que le Panama soit un pays tropical transforme la situation en « cauchemar », dit-il.

« Des mètres de pluie tombent sur le site, détaille-t-il au téléphone. Le seul mode de gestion réaliste est de traiter l’eau et de la déverser dans un cours d’eau qui s’écoule vers la mer des Caraïbes »

« Mais le traitement est très coûteux, et je ne sais pas si cette option est disponible. Dans un premier temps, l’eau des parcs à résidus a été pompée vers la fosse, mais cette dernière est aujourd’hui visiblement pleine. Ces eaux usées vont donc finir par être déversées dans les rivières. »

Le Miambiente, dont les responsables des communications n’ont pas répondu aux multiples demandes de commentaires de l’Observateur national, affirme qu’il n’y a pas de cyanure dans les cours d’eau en aval de la mine d’or de Molejón. Le ministre Emilio Sempris s’est voulu rassurant lors d’une entrevue à Radio Panamá en décembre :

« Nous avons mesuré les niveaux de cyanure dans les parcs à résidus jusqu’à une profondeur de 6 mètres, et nous n’avons trouvé aucune trace de ce composé. Ce qui a été pompé vers la fosse, c’est de l’eau de pluie. »

Le gouvernement panaméen a payé 1,7 million $ US pour la réhabilitation des murs du parc à résidus de la mine en juillet 2015.

« La faune revient déjà sur le site, assure M. Sempris. Il s’agit du meilleur indicateur de régénération du milieu. »

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L’eau s’accumule sur le site de la mine abandonnée de Molejón au sommet de la saison des pluies en juillet 2017. Les débordements causés par la pluie sont une inquiétude majeure pour les défenseurs de l’environnement qui suivent la dégradation de la mine. Photo : Rémy Bourdillon

Le Canada envisage une répression contre les compagnies

En dépit du discours rassurant du ministre, les accusations de violation des droits environnementaux et humains s’accumulent contre Petaquilla Minerals et d’autres compagnies canadiennes opérant sur la planète.

Le Canada héberge environ 75 % des compagnies minières du monde. À l’heure actuelle, deux mécanismes existent pour la résolution des conflits et la remédiation dans le secteur minier : le Point de contact national (PCN) et le Bureau du conseiller en responsabilité sociale des entreprises du secteur extractif. Tous deux s’appuient sur la participation volontaire des compagnies. Cependant, ils ont été sous le feu des critiques au cours des dernières années, leur rôle se chevauchant et leur efficacité étant mise en doute.

Pendant la campagne électorale de 2015, les Libéraux de Justin Trudeau ont promis de créer un ombudsman des droits de la personne pour l’industrie extractive, qui pourrait réprimer le comportement des compagnies canadiennes à l’étranger.

Pour qu’il soit le plus efficace possible, des groupes issus de la société civile ont demandé que l’ombudsman promis par Justin Trudeau :

  • Soit indépendant du gouvernement ;
  • Ait les ressources et l’autorité pour mener des enquêtes approfondies ;
  • Fasse des recommandations publiques pour la prévention des dommages et leur remédiation ;
  • Puisse suivre la mise en place de ces recommandations ;
  • Puisse exiger des témoignages et des documents des compagnies minières.

Le ministre du Commerce international François-Philippe Champagne annoncera la création d’un ombudsman canadien pour la responsabilité sociale des entreprises (RSE) le mercredi, selon son ministère. Cette nouvelle bureau sera accompagné par la création d’un Conseil consultatif multipartite “qui fera preuve d’une représentation équilibrée de la communauté des affaires, des universitaires, des juristes et d’organisations non-gouvernementales,” dit une invitation au événement envoyée à l’Observateur National.

Francçois-Philippe Champagne, International Trade minister, House of Commons
Le ministre du Commerce international François-Philippe Champagne, ici sur la Colline parlementaire le 2 mai 2017, devrait prochainement faire une annonce sur la création d’un ombudsman des droits de la personne pour le secteur extractif canadien. Photo : Alex Tétreault

Après l’or, une mine de cuivre pour Coclesito

Même si la mine de Molejón n’est plus en exploitation, Coclesito n’en a pas fini avec l’industrie minière. Les droits sur les dépôts de cuivre proches de Petaquilla et une partie de sa concession ont en effet été vendus pour 60 millions $ à la Torontoise First Quantum Minerals ltd en mai 2014. Une mine de cuivre est actuellement en construction tout près du défunt projet.

Nommée Cobre Panamá — et dirigée par Minera Panamá, SA, détenue à 80 % par First Quantum —, il s’agit du plus grand projet de mine de cuivre à ciel ouvert dans le pays. Sa concession totalise 13 600 hectares. First Quantum estime que la mine entrera en production fin 2018.

Lorsqu’on lui demande si la réputation de la mine Petaquilla et les acusations qui pèsent sur elle préoccupent First Quantum, le directeur de la compagnie au Panama, Todd Clewett, refuse de commenter.

Les plaintes contre la future mine de cuivre ne se sont pas fait attendre : en mars 2017, une équipe d’avocats a porté plainte contre Minera Panamá pour de supposées entraves à la libre circulation des riverains du site minier. Selon un journal local, la compagnie empêche l’entrée et la sortie de résidents de 5 communautés voisines, incluant des Indigènes, qui doivent tous porter une carte d’identité certifiant qu’ils y vivent, et peuvent transiter seulement pendant les heures d’opération les jeudis et dimanches.

Au nom de Minera Panamá, First Quantum rejette cette version des événements : « Nous avons volontairement offert des services de transport gratuits à l’intérieur des limites du site à nos voisins », explique M. Clewett par courriel. « Pour des raisons de sécurité, les membres de ces communautés doivent utiliser un badge pour entrer sur le site et le traverser — comme tout employé, visiteur ou sous-traitant. »

« Dans le passé, les communautés voisines de Cobre Panamá avaient leurs propres itinéraires (à pied ou en bateau) jusqu’à leurs terres. Personne n’est obligé d’utiliser nos services gratuits de transport. Les résidents peuvent toujours retourner à leurs propriétés en empruntant les chemins traditionnels. »

D’après El Capital, Minera Panamá a déjà signé six accords avec des communautés devant être déplacées pour la construction de la mine. Le journal local La Estrella de Panamá a aussi rapporté que plusieurs relocalisations étaient en cours. L’Observateur national n’a pas été en mesure de vérifier ces affirmations.

Sur la seule route qui mène à Coclesito, des pancartes posées par la compagnie louangent son implication dans la communauté : bourses scolaires, soutien des commerces locaux, construction de ponts et asphaltage de la route. La compagnie planifie de vendre l’énergie qu’elle produit en excédent à l’État panaméen.

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Une pancarte sur la route menant à Coclesito vantant les bénéfices de la future mine de cuivre de Minera Panamá, en juillet 2017. Minera Panamá est une filiale de First Quantum Minerals Ltd., basée à Toronto. Photo : Rémy Bourdillon

Mais les résidents de Coclesito doutent que Cobre Panamá leur apporte davantage de bénéfices que la mine d’or de Molejón.

« Après 20 ans de présence minière, nous n’avons toujours pas de routes asphaltées, ni d’électricité, ni d’eau potable 24 heures par jour » dit Carmelo Yangüez, un leader du mouvement antimine, qui vit dans une maison de planches vertes à 200 mètres de chez Cecilia Rojas.

Cinq mois après qu’il ait parlé à l’Observateur national, sa communauté a finalement été électrifiée en décembre 2017. Cependant, pour M. Yangüez, les compagnies minières n’ont pas réussi à tenir leurs promesses d’emplois pour son village, car les formations qu’elles exigent des employés ne sont pas offertes à Coclesito. Alors que du personnel est amené du Chili, du Pérou et du Canada, les gens du coin sont relégués aux tâches peu payées comme la plonge, la cuisine et la coupe d’arbres, explique-t-il.

« Je suis inquiet, car nous n’avons pas de culture extractiviste, soutient-il. Nous n’avons pas de professionnels suffisamment formés pour faire respecter la loi. Les employés du Miambiente font quelques ajustements, mais les compagnies minières ne changent pas leur comportement et ne sont jamais vraiment punies. »

« Aucune richesse ne va empêcher la destruction de l’environnement. Nous sommes dans une zone protégée du corridor biologique méso-américain. »

First Quantum dit suivre une étude d’impact environnemental et social approuvée par le gouvernement panaméen en 2012, et faire sa part pour assurer que les droits environnementaux et humains soient respectés à Cobre Panamá.

« Notre projet respecte des standards internationaux et nationaux en droits de la personne, conditions de travail et contrôles environnementaux, explique Todd Clewett. De plus, le projet Cobre Panamá est soumis à de fréquents audits par les institutions du gouvernement panaméen : travail, commerce, environnement et santé, entre autres ».

Le ministre de l’Environnement Emilio Sempris confirme qu’il a la compagnie à l’œil : « Il y a un an, le Miambiente a mis en place un système de suivi, incluant une surveillance par drone. Nous documentons l’avancée de la mine avec une équipe de jeunes professionnels, titulaires de maîtrises en génie de l’environnement. »

« Petaquilla est une leçon apprise par notre pays, et maintenant nous lançons un message clair aux compagnies : nous surveillons leurs activités. Si quelqu’un pense qu’il peut mener un projet “à l’ancienne”, il se trompe. »

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