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Situé dans une forêt de frênes et de bouleaux à environ 45 minutes en voiture au sud-ouest du centre-ville de Calgary, l'Azuridge Estate Hotel est un complexe hôtelier de luxe regorgeant de fontaines, de chutes d'eau, de façades en pierre grise et de poutres en bois exposées. C'est une destination populaire pour les mariages.

Le 11 avril dernier, dans une des salles de conférences de cette retraite verdoyante, le chef du Parti conservateur, Andrew Scheer, et son directeur de campagne, Hamish Marshall, se rassemblaient avec un groupe de PDG de compagnies pétrolières, aux côtés de Tim McMillan, président de l'Association canadienne des producteurs pétroliers (ACPP), le plus puissant groupe de pression des Supermajors. De fait, tous les PDG présents sont membres du conseil des gouverneurs de l'ACPP.

Un des buts de cette réunion ? Élaborer une stratégie visant à renverser le gouvernement de Justin Trudeau lors des élections fédérales de ce mois-ci. L'ordre du jour comprenait également des discussions sur la façon de réduire au silence les écologistes s’opposant aux projets d’oléoducs et aux sables bitumineux, y compris leur poursuite en justice.

Andrew Scheer, le chef du Parti conservateur, réagit à l'annonce de la tarification du carbone faite par les libéraux à Ottawa le 23 octobre 2018. Photo par Alex Tétreault.

Scheer a prononcé le discours d'ouverture, tandis que Marshall a parlé de « rallier la base » à l’aide de groupes d'intérêt amis du parti.

Pour certains, cette rencontre à l'Azuridge « a donné la preuve que, devinez quoi, les choses n'ont pas vraiment beaucoup changé », dit Nathan Lemphers, un activiste basé à Ottawa qui milite pour Oil Change International, un organisme de défense luttant contre le secteur des combustibles fossiles.

« [Les conservateurs] ont toujours des liens très intimes avec les intérêts de l'industrie pétrolière et l'argent du pétrole. Nous avons vu ce que cela a fait à la politique albertaine et ce n'était pas différent de la politique fédérale sous le gouvernement Harper. »

L'ACPP nie que l'évènement en soi était lié à l'élection. Mais le fait qu'Andrew Scheer et son entourage complotaient avec des dirigeants de l'industrie pétrolière pour évincer Trudeau n’a rien de surprenant. Après tout, Scheer est largement reconnu comme étant une créature née du parti érigé par Stephen Harper, un parti conçu pour servir tour à tour les intérêts du secteur de l'énergie.

En effet, l'un des piliers de la campagne électorale des conservateurs est d'abroger la taxe libérale sur le carbone, de brancher le plus d'oléoducs possible sur les sables bitumineux, de lever l'interdiction sur les pétroliers au large des côtes de la Colombie-Britannique, de se débarrasser du projet de loi C-69 (qui limite la façon dont les projets énergétiques sont approuvés) et de supprimer la nouvelle norme des libéraux sur les combustibles.

Entretemps, le registre fédéral des lobbyistes montre que, depuis qu'il a été élu chef conservateur à l'été 2017, un bataillon de lobbyistes de l'industrie pétrolière est passé par le bureau de Scheer à Ottawa, y compris des compagnies énergétiques comme Imperial Oil, Canadian Natural Resources Ltd, Suncor, Irving Oil, BHP Billiton Canada, Husky Oil, TC Energy Corp, Enbridge, ConocoPhilips, Syncrude, Cenovus Energy et des groupes de pression comme l'ACPP, la Pipe Line Contractors Association et la Canadian Energy Pipeline Association.

Est-ce que cela suggère que Scheer, qui n’a que 40 ans, est une version plus sympathique de Harper ? « C'est un peu un livre ouvert », songe Duane Bratt, politicologue à l'Université Mount Royal, à Calgary. Bratt, en fait, croit que Scheer était un chef générique temporaire, mis en place pour combler un vide. « Je ne pense pas que [les conservateurs] pensaient qu'ils allaient vaincre Trudeau lorsqu'ils ont eu la course à la direction [en 2017] », dit-il. « C'était le genre de candidat compromis, qui durerait jusqu'à l'élection, avant d’avoir une autre course à la direction... Les Canadiens ne savaient pas grand-chose d'Andrew Scheer lorsqu'il s'est présenté et je ne suis pas certain qu'ils en sachent beaucoup plus sur lui en ce moment. »

Cela dit, ce calcul politique a changé depuis l'hiver dernier, lorsque les scandales SNC-Lavalin et du blackface de Trudeau ont soudainement amoindri ses perspectives électorales. Maintenant, Scheer a de très bonnes chances de devenir le prochain Premier ministre du Canada.

Mais qu'est-ce que cela signifierait ?

Pour certains, pas grand-chose; simplement le maintien du statu quo. Alain Denault, sociologue à l'Université de Moncton, explique que le Canada a un « système bipartite » dont le but ultime est de permettre aux entreprises étrangères et nationales d'extraire les ressources brutes du pays. « Le problème, c'est que le Canada, en tant que tel, est gouverné comme une colonie depuis 1867, » explique M. Denault. « C'est là le problème... Les conservateurs proposent ainsi une relation brutale au pouvoir et les libéraux, une relation souriante, mais notre régime demeure le même : une colonie d’exploitation qui organise l’extraction des matières premières par les grandes entreprises. »

Quoi qu'il en soit, il y a beaucoup dans le programme de Scheer qui devrait alarmer les Canadiens.

Des liens étroits entre Scheer, Rebel Media et le mouvement alt-right

Le 1er septembre, le conservateur et agitateur politique Ezra Levant, chef de Rebel Media, un réseau de télévision en ligne d'extrême droite, a lancé un tweet questionnant Trudeau et la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, à savoir s’ils « invitaient réellement à venir se cacher au Canada un meurtrier d'enfants britannique condamné ».

Le tweet de Levant renvoyait à un article dans un tabloïd britannique de sources douteuses, affirmant que Jon Venables, qui avait aidé à tuer un bébé alors qu'il était enfant dans le nord de l'Angleterre en 1993, était sur le point de déménager au Canada.

Deux heures après le tweet de Levant, Scheer a publié son propre tweet, reprenant les propos de Levant, comme quoi il était « troublant que ce pédophile tueur d'enfant puisse venir au Canada....en tant que Premier ministre, je ne le laisserai pas venir ici. Où en est Trudeau ? »

Le problème était que rien de tout cela n'était vrai : Venables ne comptais pas déménager au Canada et se verrait interdire l'entrée au pays s'il essayait.

Que Scheer répande des rumeurs non fondées promues par Levant n’a rien de choquant. Après tout, le Parti conservateur et Rebel Media étaient autrefois comme les deux doigts de la main; une relation qui a explosé de façon spectaculaire à l'été 2017, lorsque le réseau de Levant est devenu l’exutoire privilégié des racistes et antisémites de droite, notamment la nationaliste blanche Faith Goldy et Gavin McInnes, fondateur des Proud Boys (qui a publié une vidéo intitulée « 10 Things I Hate About Jews » sur Rebel Media). Parmi les autres faits saillants de l'année, mentionnons la couverture favorable par Goldy de la marche néo-nazie à Charlottesville, en Virginie, et la diffusion de fausses informations sur l’identité de la personne responsable du massacre de six musulmans dans une mosquée de Québec.

Scheer et la plupart des conservateurs conventionnels ont rapidement coupé les liens avec le réseau.

Jusqu'à cet été fatidique, Scheer avait mené trois entrevues individuelles avec Rebel, dont une en février 2017 avec Goldy, qui animait alors une émission intitulée « On the Hunt ».

Pourtant, Scheer pouvait difficilement feindre l’ignorance en ne reconnaissant pas la généalogie raciste et nationaliste blanche de Rebel Media. Bien avant 2017, Levant avait perdu de nombreuses poursuites en diffamation venant d’un large éventail de personnes, en particulier pour avoir attaqué des minorités visibles, des musulmans et des membres éminents de la communauté juive (il a déjà affirmé que le milliardaire financier George Soros avait collaboré avec les Nazis lorsqu’il était enfant).

De plus, la personne la plus importante dans les coulisses de la carrière politique de Scheer est Hamish Marshall, son directeur de campagne. Stratégiste formé à l'Université de Toronto et à Oxford qui a travaillé au Cabinet du Premier ministre de Stephen Harper, Marshall est considéré comme le cerveau derrière la montée en puissance de Scheer. « C'est un homme très intelligent », affirme Warren Kinsella, consultant politique basé à Toronto. « C'est un grand spécialiste des chiffres, des données... Il ne faut pas le sous-estimer. »

Marshall a également joué un rôle clé dans la création et le maintien à flot des finances de Rebel Media. Marshall a travaillé avec Levant lorsque celui-ci a lancé la campagne « Ethical Oil » pour vanter les vertus des sables bitumineux (Kathryn, l'épouse de Marshall, est ensuite devenue la porte-parole de la campagne).

Marshall dirigeait une société de communication appelée Torch Agency, qui a écrit le code source de la conception du site web de Rebel Media. Marshall a également contribué à l'élaboration du modèle d'affaires de Rebel, et son nom apparait comme directeur de Rebel News Network Ltd. jusqu'en 2016. Il a indiqué que son adresse professionnelle était celle du quartier général de Rebel Media à Toronto, d'où il a travaillé sur la campagne à la direction de Scheer. Les pages du site web consacrées aux dons et aux activités de collecte de fonds ont également été conçues par la firme de Marshall.

Cette proximité avec les sensibilités du mouvement alt-right et sectaires fait depuis longtemps partie du milieu historique de Scheer.

Le chef du Parti conservateur, Andrew Scheer, prononce une allocution lors de la conférence Manning Networking en 2018. Photo par Alex Tétreault.

Scheer élu député suite à des coups bas

Né et élevé à Ottawa, Scheer est le fils d'une infirmière et d'un diacre catholique. « Ce qu'il faut se rappeler à son sujet, c'est qu'il est un véritable homme de foi », dit Michael Coren, auteur, animateur et ancien commentateur politique conservateur.

Après avoir obtenu son diplôme de l'école secondaire catholique, Scheer a étudié l'histoire à l'Université d'Ottawa. Déjà à cette époque, il s'adonnait à la politique conservatrice, notamment lors d’une campagne visant à fusionner le Parti progressiste-conservateur et le Parti réformiste. En 2000, il s'est présenté comme commissaire d’école pour la commission scolaire catholique locale.

Après son mariage, Scheer a déménagé à Regina, la ville natale de sa femme, où il a obtenu son diplôme de premier cycle. Il a travaillé brièvement comme commis d’assurance (dont il a plus tard menti, prétendant qu'il était courtier d'assurance), comme serveur et au bureau d'un député de l'Alliance canadienne local.

En 2004, à l'âge de 25 ans, Scheer a remporté un siège dans la circonscription fédérale de Regina-Qu'Appelle, battant de justesse Lorne Nystrom, un vétéran du Nouveau Parti démocratique. Scheer a gagné grâce à la division du vote entre les libéraux et le NPD. Scheer n’a pas non plus dédaigné les coups bas : trois jours avant le jour du scrutin, la campagne de Scheer a envoyé une lettre aux électeurs accusant Nystrom d'être conciliant avec la pornographie juvénile. Nystrom avait fait quelques remarques au cours d'un débat à la Chambre des communes sur une loi visant à règlementer la pornographie, mentionnant la « valeur artistique et la liberté d'expression », en citant comme exemple probant le roman « Lolita » de Vladimir Nabokov publié en 1955, sans mentionner quoi que ce soit sur la pornographie infantile. « Ça vous en dit long sur le genre de personnage qu’est [Scheer] », dit Nystrom dans une entrevue. « Depuis, Scheer s’est avéré être quelqu'un qui ment constamment... Il prenait quelque chose, le déformait, pour ensuite mentir. »

Une fois au Parlement, Scheer est demeuré un député d'arrière-ban obscur, mais loyal. Puis, en 2008, il a été nommé vice-président de la Chambre des communes. Trois ans plus tard, il en a été fait Président, devenant la plus jeune personne à avoir occupé ce poste. « De l'avis général, il était un bon Président, mais de l'avis général, il l'était parce que Harper ne pensait pas qu'il était assez bon pour faire partie de son Cabinet », fait remarquer le politicologue Duane Bratt.

M. Kinsella souligne toutefois que, pour devenir Président, il faut avoir l'appui de tous les partis à la Chambre des communes. « D'après mon expérience, on ne devient pas Président... en étant un maniaque doctrinaire », affirme-il. « Scheer a été choisi comme Président, et plus d'une fois, par tous les partis politiques. Qu’est-ce qui a convaincu non seulement les conservateurs, mais aussi les libéraux et les néo-démocrates de voter pour Scheer ? Voilà ce qui, selon moi, n’est qu’une partie de sa force cachée. »

En effet, Scheer fait preuve d'une personnalité affable, facile à vivre, voire fade. « Il y a un an, quand Jason Kenney a annoncé sa grande stratégie de « riposte » lors d'une conférence sur l'énergie à Calgary, » se souvient Bratt, « Scheer était là et même les conservateurs se sont demandés : « Qui est ce type ? » Il est arrivé en retard, il est parti tôt, n’a pas fait de PR, les gens ne faisaient pas trop attention quand il parlait... Selon moi, si on regarde les chefs conservateurs à travers le pays, Scheer est au troisième rang. C'est [Jason] Kenney, [Doug] Ford et Scheer – dans cet ordre. »

Malgré tout, le mandat de Scheer à la présidence n'a pas été exempt de problèmes. Il était lié au scandale de suppression de vote lors de l'élection fédérale de 2011, dans lequel le Parti conservateur a tenté de diriger les électeurs non conservateurs vers les mauvais bureaux de scrutin dans les circonscriptions où le vote était serré. Scheer était un client de Campaign Research, une firme impliquée dans le scandale et qui avait émis des appels automatisés qui prétendaient que d’importants députés libéraux se retiraient de la course. Il a été critiqué par les députés de l'opposition par rapport à ses interventions au cours des débats, parce qu’il bloquait les questions soulevées au sujet du scandale au Parlement.

Suite à la défaite des conservateurs en 2015, la plupart des ministres de premier plan du Cabinet Harper étaient partis depuis longtemps. Par ailleurs, avec la victoire de Trudeau, on a pris pour acquis que les conservateurs n’accèderaient pas au pouvoir pour au moins deux mandats.

En septembre 2016, Scheer a annoncé sa candidature à la direction du parti, affirmant avoir l'appui de 32 membres du caucus conservateur. Hamish Marshall a mené sa campagne. Selon Coren, « personne, y compris Andrew Scheer, ne pensait qu'il serait le chef du parti ». Il a gagné au treizième tour de scrutin, avec moins d'un pour cent des voix. C'est devenu : « N’importe qui sauf Maxime Bernier » et soudainement, voici Scheer, complètement pris au dépourvu. Je veux dire, il ne sait vraiment pas quoi faire. »

En effet, l’entrée de Scheer sur la scène nationale était entachée. Lors du congrès conservateur de 2017 à Toronto, le décompte des voix pour Scheer et Bernier était si faible que Bernier a remis en question les résultats. Alimentant les flammes, on se souviendra d’un mystérieux écart de 7 466 votes et du directeur de scrutin du parti qui a ordonné la destruction de tous les bulletins de vote avant qu'un nouveau dépouillement ne puisse avoir lieu. Bernier a par la suite accusé Scheer de manipuler le vote en y inscrivant de « faux conservateurs », des membres temporaires du Québec rassemblés par le lobby laitier. Bernier n'a pas tardé à fuir le parti.

Depuis, bien qu'il ait fait peu de faux pas durant cette campagne, Scheer s'est révélé être un politicien peu expérimenté et maladroit, parfois même loufoque. « Suite au scandale SNC-Lavalin, on aurait cru voir [Scheer] gagner huit points par rapport à Trudeau », remarque Bratt. « Et s’ils sont toujours au coude à coude, c’est en grande partie à cause d’Andrew Scheer. Il n'a pas été en mesure de capitaliser sur cet énorme scandale. »

Les conservateurs devenus plus intransigeants et sectaires sous Harper

Le parti dont Scheer a hérité n'est pas le Parti conservateur de Robert Stanfield, Joe Clark et Brian Mulroney. Sous Harper, on a découvert un Parti conservateur impénitent, plus réactif et idéologique, prônant la ligne dure. « Le conservatisme libéral est mort », dit Coren. « Il n'existe tout simplement plus. »

Sous le règne de Harper, les conservateurs ont employé quatre tactiques : s'allier étroitement avec les grandes pétrolières, réduire les impôts (surtout pour les entreprises), faire la guerre aux groupes environnementaux, autochtones et de justice sociale, en plus d’embrasser l'islamophobie et l’intolérance envers les Arabes. Cela signifiait : ignorer ou nier les changements climatiques, construire des oléoducs, contrôler les groupes environnementaux et présenter les Arabes comme des terroristes, ou moins que civilisés.

C'est ce qu'on a pu constater avec le cas d’Omar Khadr, accusé d'avoir tué un soldat américain lors d'une fusillade en Afghanistan à l'âge de 15 ans. Khadr a été détenu à Guantánamo par les Américains pendant dix ans, où il a souvent été brutalement torturé. Pourtant, le gouvernement Harper s'est battu avec acharnement pour qu’il soit maintenu, d'abord sous la garde des Américains, puis derrière les barreaux, malgré le fait que la Cour suprême ait conclu en 2010 que ses droits humains avaient été violés à la prison de Guantánamo.

Lors de l'élection de 2015, les conservateurs ont adopté une position ferme concernant les coiffes musulmanes et se sont engagés à mettre en place un service de police d'assistance téléphonique pour signaler ce qu'ils qualifiaient de « pratiques culturelles barbares ».

Scheer a-t-il adopté la vision du monde de Harper ?

La réponse simple semble être : oui.

Ayant été au cœur de la campagne électorale de cette année, la question du changement climatique offre l’exemple parfait. Pendant des mois, Scheer a simplement refusé d’émettre un plan d’intervention face à la crise mondiale du réchauffement.

Finalement, en juin, s’apercevant que de simplement ignorer la question ne fonctionnait pas, Scheer a dévoilé un plan directeur qui, selon lui, permettrait d'atteindre les objectifs canadiens de réduction des émissions, tout en éliminant la taxe de vente fédérale sur le carbone. « Les conservateurs croient fondamentalement qu'on ne peut pas nettoyer l’environnement avec une taxe, » a déclaré M. Scheer. « La réponse se trouve plutôt dans la technologie. »

Pourtant, son plan a été rapidement condamné. L'économiste de l'environnement et chercheur-boursier à l'École des politiques publiques de l'Université Carleton, David Sawyer, ainsi que deux de ses collègues, ont analysé le plan conservateur et conclu, dans un rapport, que celui-ci « augmenterait les émissions de 9,1 Mt (mégatonnes) en 2022, comparativement aux mesures actuelles et prévues par les gouvernements fédéral et provincial ».

Le chef conservateur, Andrew Scheer, dévoile le plan climatique de son parti à Chelsea, au Québec, le 19 juin 2019. Photo par Kamara Morozuk.

« [Le plan conservateur pour le climat] coute plus cher et augmente les émissions », affirme M. Sawyer dans une entrevue avec le National Observer. Il souligne que Scheer veut réintroduire un plan de rénovation résidentielle que le gouvernement Harper a annulé après avoir découvert qu'il n'était pas rentable et qu'il ne fonctionnait tout simplement pas. « On ne peut pas subventionner suffisamment d'améliorations écoénergétiques pour atteindre leur niveau d'émissions », explique M. Sawyer, avant de conclure : « Les conservateurs s'en remettent à la vision du monde de l'ACPP, c’est-à-dire : accroitre les investissements dans les sables bitumineux. »

En effet, Scheer a tout mis en œuvre pour se montrer un véritable allié des grandes pétrolières. Avec les premiers ministres du Nouveau-Brunswick, de la Saskatchewan, de l'Alberta et de l'Ontario, il a défendu la cause du projet annulé d’oléoduc Énergie Est, qui devait transporter le pétrole des sables bitumineux jusqu'au Nouveau Brunswick. Il a laissé entendre que le Canada n’est pas « indépendant sur le plan énergétique, » malgré le fait que le Canada est depuis longtemps un exportateur net de pétrole, n'important qu'un baril de pétrole brut pour chaque 7,5 barils qu'il produit.

En février, Scheer a participé à la manifestation « United We Roll » sur la Colline parlementaire, un convoi de travailleurs et de partisans des sables bitumineux venus à Ottawa depuis l'Alberta. Pourtant, le convoi avait fait l'objet d'une controverse après avoir d'abord été décrit comme un « convoi de gilets jaunes », d'après les manifestants français qui avaient adopté des gilets jaunes en guise de symbole de protestation. Après s’être faits demander s'ils avaient aussi adopté leur rhétorique anti-immigration, les manifestants canadiens ont changé de nom.

En effet, Goldy comptait parmi les personnes qui se sont adressées au rassemblement à Ottawa. Scheer n'était pas pour autant repentant de sa participation.

Andrew Scheer a par ailleurs refusé de se présenter à l'une ou l'autre des marches de la grève du climat qui ont eu lieu à travers le pays le 27 septembre dernier, y compris à Montréal, où la foule était estimée à un demi-million de personnes.

Scheer s'est rendu coupable d'insensibilité envers les musulmans et les Arabes. L'hiver dernier, lorsqu'un suprématiste blanc du mouvement alt-right est entré dans deux mosquées néo-zélandaises et a massacré 51 personnes, la déclaration de condoléances initiale de Scheer ne mentionnait pas que l'attaque visait des musulmans, ou qu’elle avait eu lieu dans des mosquées.

Puis, en juin dernier, Scheer a été forcé de révoquer le député conservateur Michael Cooper de son poste sur le Comité de la justice, après que ce dernier eut lu un extrait du manifeste du tireur aux témoins musulmans qui témoignaient devant le comité. Cooper a été forcé de s'excuser.

En aout dernier, le Conseil national des musulmans canadiens a demandé à Ghada Melek, candidate conservatrice de la région de Toronto, de démissionner, après qu'elle eut semblé avoir partagé un tweet qui blâmait l'« enfer économique » de Detroit sur l'extrémisme islamiste. Elle avait également exprimé son mécontentement à l'égard d'une publicité visant la tolérance à l'égard des hijabs. Dans un article de Vice, Melek a également été accusée d'appuyer un expert qui soutenait la thérapie de conversion pour les personnes LBGQT. Mme Melek a nié appuyer la thérapie de conversion et affirme soutenir les musulmans canadiens.

Tout de même, le point de vue de Mme Melek était considéré comme assez controversé pour que le Parti conservateur de l'Ontario rejette sa candidature en 2017. Scheer ne l'a pas, pour sa part, destituée comme candidate au fédéral.

Andrew Scheer est contre l'avortement et contre le mariage homosexuel, mais il affirme qu'un gouvernement conservateur ne rouvrirait pas de débats sur ces questions. Lors d'une conférence de presse en aout dernier, Scheer a refusé de dire aux journalistes si son opinion sur le mariage homosexuel avait changé depuis les propos forts qu’il avait tenus à ce sujet en 2005, tels que capturés par un enregistrement vidéo.

À la Chambre des communes cette année-là, alors qu'il débattait d'un projet de loi sur le mariage homosexuel, Scheer a demandé : « Combien de pattes aurait un chien si on comptait la queue comme une patte ? La réponse demeure quatre. Ce n'est pas parce qu’on appelle une queue une jambe que ça devient une jambe. Si ce projet de loi est adopté, les gouvernements et les citoyens Canadiens seront forcés d'appeler une queue une jambe, rien de plus. » Encore une fois, contrairement à Trudeau, May et Singh, Scheer a refusé de participer à quelque défilé de la Fierté que ce soit (Bernier a participé à des défilés de la Fierté de par le passé).

Les chances que Scheer devienne Premier ministre sont bonnes

Quelles sont les chances que Scheer devienne Premier ministre ?

D’après Kinsella, elles sont plutôt bonnes. Sous Harper, le Parti conservateur a mis sur pied une opération de collecte de fonds extrêmement efficace, ainsi qu’un appareil de mobilisation populaire qui permet à ses électeurs d'aller voter.

Fait plus important encore, ils ont mis au point la technologie et le système de messagerie nécessaires pour rejoindre les principaux électeurs des circonscriptions clés qui peuvent influencer les élections. M. Kinsella affirme que les élections américaines de 2016 et le vote Brexit ont révélé « qu'il existe un bon cinq à six pour cent de votes conservateurs qui échappent aux sondages. Et c'est pourquoi je pense que Scheer a une vraie chance de gagner, et peut-être même une majorité, parce que cet électorat conservateur caché a tendance à être masculin, avec des études secondaires, peut-être un diplôme universitaire, et se sent délaissé par la société. »

« Cet électorat existe aussi au Canada et il esquive l'industrie du sondage », poursuit M. Kinsella. « Et on peut voir [les conservateurs] essayer de trouver des moyens pour les dénicher... Il y a ces électeurs qui sortent de l’ombre le jour du scrutin et viennent changer le résultat. »

En effet, Marshall est le genre de mordu de données dont on peu se doter pour rejoindre les électeurs de droite mécontents, des gens qui peuvent jouer un rôle clé dans la nomination d’un Premier ministre.

De dire M. Kinsella : « Si vous êtes le Parti conservateur et que vous pouvez identifier et activer ces cinq à six pour cent, alors... Méfiez-vous. »

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